The Very Hungry Caterpillar Niemersatt qui fait des trous

Petit hommage à Eric Carle, auteur et illustrateur de génie, décédé le 23 mai dernier.

« La petite chenille » est l’un de mes chouchous de littérature jeunesse, avec « Where the wild things are » de Maurice Sendak (« Max et les Maximonstres », traduit par Bernard Noël) et « The Warm Fuzzy Tale » de Claude Steiner (« Le conte chaud et doux des chaudoudous », traduit par François Paul-Cavallier, et merveilleusement illustré par Pef.

Je partage avec vous une lecture en trois langues doublée d’une analyse traductologique de haute volée. (Sérieusement, c’est passionnant de faire de la traduction comparée sur cette jolie histoire, mais je n’ai pas eu assez de cours de linguistique…)

Edité pour la première fois en 1969 aux Etats-Unis et en Allemagne (Eric Carle avait la double nationalité américaine et allemande) «The Very Hungry Caterpillar» a été vendu à 50 millions d’exemplaires et a été traduit dans plus d’une soixantaine de langues, dont certaines rares voire presque éteintes (1). En France, « La Petite Chenille qui faisait des trous » parait en 1972 chez Fernand Nathan (c’est désormais un « collector », vous pourrez le trouver d’occasion aux alentours de 30 euros), puis l’album est réédité par Mijade en 1995 avec un titre raccourci : « La Chenille qui fait des trous ».

Couverture de la première édition en 1972 chez Fernand Nathan
Couverture de le réédition chez Mijade en 1995

Ce trésor de la littérature jeunesse réussit la prouesse de faire découvrir en même temps les jours de la semaine, les fruits, des aliments, les chiffres (jusqu’ à cinq) , le cycle de vie du papillon… et de retenir l’attention avec ces fameux petits trous, simplement visuels sur la version originale et la traduction allemande, mais qui, en français, sont aussi intégrés dans le le texte.

Le traducteur allemand de la réédition 2017 chez Gerstenberg Verlag est Viktor Christen, la traduction chez Mijade est de Laurence Bourguignon. Je n’ai pas pu consulter la première édition française, et je n’ai trouvé nulle part le nom du traducteur (mais à l’époque il n’était pas rare qu’il ne figure nulle part).

Voici donc l’histoire en anglais, allemand et français :

The Very Hungry Caterpillar
Die Kleine Raupe Nimmersatt
La Petite Chenille qui faisait des trous (1972) / La Chenille qui fait des trous (1995)

In the light of the moon a little egg lays on a leaf .
Im Mondschein lag auf einem Blatt ein kleines Ei.
Dans la lumière de la lune, un petit œuf repose sur une feuille.

One Sunday morning the warm sun comes up and – pop! – out of the
egg comes a tiny and very hungry caterpillar.

Und als an einem schönen Sonntagmorgen die Sonne aufging, hell und warm, da schlüpfte aus dem Ei – knack – eine kleine hungrige Raupe.
Un beau dimanche matin, le soleil se lève et POP ! une minuscule chenille sort de l’œuf. Elle a très faim.

He starts to look for some food.
Sie machte sich auf den Weg, um Futter zu suchen.
Aussitôt, elle part à la recherche de nourriture.

On Monday he eats one apple, but he is still hungry.
Am Montag fraβ sie sich durch einen Apfel, aber satt war sie noch immer nicht.
Le lundi, elle croque dans une pomme. Elle y fait un trou. Mais elle a encore faim.

On Tuesday he eats two pears, but he is still hungry.
Am Dienstag fraβ sie sich durch zwei Birnen, aber satt war sie noch immer nicht.
Le mardi, elle croque dans deux poires. Elle y fait deux trous. Mais elle a encore faim.

On Wednesday he eats three plums, but he is still hungry.
Am Mittwoch fraβ sie sich durch drei Pflaumen, aber satt war sie noch immer nicht.
Le mercredi, elle croque dans trois prunes. Elle y fait trois trous. Mais elle a encore faim.

On Thursday he eats four strawberries, but he is still hungry.
Am Donnerstag fraβ sie sich durch vier Erdbeeren, aber satt war sie noch immer nicht.
Le jeudi, elle croque dans quatre fraises. Elle y fait quatre trous. Mais elle a encore faim.

On Friday he eats five oranges, but he is still hungry.
Am Freitag fraβ sie sich durch fünf Apfelsinen, aber satt war sie noch immer nicht.
Le vendredi, elle croque dans cinq oranges. Elle y fait cinq trous. Mais elle a encore faim.

On Saturday he eats one piece of chocolate cake, one ice cream, one pickle, one slice of cheese, one slice of salami , one lollipop, one piece of cherry pie, one sausage, one cupcake, and one slice of watermelon.
Am Sonnabend fraβ sie sich durch ein stück Schokoladenkuchen, eine Eiswaffel, eine saure Gurke, eine scheibe Käse, ein stück Wurst, einen Lolli, ein stück Früchtbrot, ein Würstchen, ein Törtchen und ein stück Melone.
Le samedi, elle croque dans un morceau de gâteau, un cornet de glace, un cornichon, un bout de gruyère, un saucisson, une sucette, un quartier de tarte aux cerises, une saucisse, une brioche et une tranche de pastèque.

That night he has stomachache !
An diesem Abend hatte sie Bauchschmerzen!
Cette nuit-là, elle a mal au ventre !

On Sunday the caterpillar eats one nice green leaf, and he feels much better.
Der nächste Tag war wieder ein Sonntag. Die Raupe fraβ sich durch ein grünes Blatt. Es ging ihr nun viel besser.
Le lendemain, c’est de nouveau dimanche. La chenille croque dans une belle feuille verte et se sent beaucoup mieux.

Now he isn’t hungry– and he isn’t a little caterpillar. He is a big fat caterpillar.
Sie war nicht mehr hungrig, sie war richtig satt. Und sie war auch nicht mehr klein, sie war groβ und dick geworden.
Maintenant, elle n’a plus faim du tout. Mais elle n’est plus une petite chenille. Elle est devenue grosse et grasse.

He builds a small house, called a cocoon. He stays in the cocoon more than two weeks. Then he comes out………and……he is a beautiful butterfly!
Sie baute sich ein enges Haus, das man Kokon nennt, und blieb darin mehr als zwei Wochen lang. Dann knabberte sie sich ein Loch in den Kokon, zwängte sich nach drauβen und…war ein wunderschöner Schmetterling!
Elle se construit une maison -un cocon- et s’y blottit. Deux semaines plus tard, quand elle le perce pour en sortir… … elle est devenue un superbe papillon.

Sans faire une analyse pointue, j’ai tenté de mettre en pratique les cours de linguistique de notre Master de traduction littéraire en examinant de plus près les traductions, et cette petite histoire dévoile déjà un joli panel de stratégies :

  • Le temps : en anglais, les aventures de la petite chenille sont narrées au présent, l’édition allemande (1969) et la première édition française (1972) sont au passé, puis la réédition en Belgique chez les Editions Mijade repasse l’histoire au présent.
  • Les choix lexicaux qui dénotent déjà un univers particulier : eat (mange) / croque (on entend le
    « scronch », non ? / fraß (fressen est un terme qui peut être utiliser pour désigner les animaux qui mangent, mais peut également être traduit par « dévorer » ou « baffrer » !)
  • La « sous-traduction » (le chocolate cake / Schokoladenkuchen voit son arôme chocolat disparaître en français. La taille de la maison-cocon (a small house / ein enges Haus) se volatilise également (une maison – un cocon).
  • L’adaptation : la tranche de formage (slice of chesse / scheibe Käse) devient précisément du un bout gruyère en français.
  • La modulation (changement de perspective) : en anglais la petite chenille est affamée, en allemand elle n’est « Jamaisrassasiée » (Nimmersatt), en français elle a toujours faim.
  • L’explicitation : en français la chenille se blottit dans son cocon, les traductions allemandes et françaises précisent que le dimanche est… le jour d’après, alors que le texte original indique simplement « on Sunday » ; en allemand le texte explique en détail comme la créature métamorphosée sort de son cocon, alors qu’en anglais il est juste indiqué « when it comes out »)
  • La transposition (changement de structure grammaticale) : en anglais « il reste dans le cocon plus de deux semaines ». En français, la durée de temps passée dans le cocon est décalée au début d’une nouvelle phrase qui rend la lecture plus fluide :
    « Deux semaines plus tard, quand elle le perce pour en sortir… »
  • Le déplacement : l’adjectif « hungry » se transforme en une phrase juxtaposée,
    « elle a très faim ».
  • les onopatomées : plop/plop/knack
  • La traduction genrée : mâle ou femelle ? Le « caterpillar » est un « he », la « chenille » forcément une « fille » (c’est pour la rime), et die « Raupe » aussi.
  • Les répétitions assumées en anglais (he isn’t a little caterpillar. He is a big fat caterpillar.)
    sont déplacées en allemand (Sie war nicht mehr hungrig, sie war richtig satt. Und sie war auch nicht mehr klein, sie war groβ und dick geworden.) et disparaissent complètement en français.
  • Le « coefficient de foisonnement » : vos remarquerez que les phrases en allemand ne « battent » pas toujours le français en longueur !
  • et enfin les culturèmes : les subtilités entre salami / Wurst / saucisson et ensuite sausage / Würstchen / saucisse ou bien cupcake / Törtchen / brioche !

[Wikipedia précise que « Le terme cupcake est mentionné pour la première fois dans le livre E. Leslie’s Receipts publié en 1829 » et le Guide du Routard nous confirme que « Törtchen » est le mot allemand pour tartelette]

Concluons sur la phonétique « ailée » du mot de la fin dans les trois langues :
butterfly / Schmetterling / papillon

® Eric Carle – « The Very Hungry Catterpillar »

C’est beau, non ?

(1) : https://www.abc.net.au/news/2019-06-03/very-hungry-caterpillar-translated-into-yuwi-language/10924188

le site officiel d’Eric Carle : https://eric-carle.com/

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