L’amour aux 14 saveurs

Par Tim Lomas, PhD – Maitre de conférence en psychologie positive 
University of East London.
Article intégral traduit de l’anglais – paru le 13 février 2018 sur le site theconversation.com

L’amour est probablement l’émotion à laquelle nous tenons le plus, mais aussi celle que nous recherchons le plus. Pourtant, des célébrations comme celle de la Saint-Valentin nous forcent à penser qu’il se résume à l’enivrante passion que vivent les amoureux transis. En réalité le mot amour est beaucoup plus complexe, et derrière ce terme se cache une palette de sentiments et d’expériences beaucoup plus vastes.

Comment alors définir réellement ce qu’est l’amour ?
Mes récentes recherches (publiées dans le “Journal for the Theory of Social Behaviour” m’ont permis de découvrir que différentes langues dans le monde possèdent, pour décrire l’amour, des termes qui n’existent pas en anglais.
La plupart d’entre nous utilisent ce mot dans un sens assez large. Je le prononce pour décrire la passion, l’attention et le respect profond que j’éprouve pour ma femme. Mais je peux également l’utiliser pour évoquer les liens de parenté indéfectibles que j’ai avec mes proches et ma famille ainsi que les fortes connexions et la fidélité qui me lient à mes amis intimes. Et c’est ce même mot que j’utilise pour exprimer de ce que je ressens quand je parle de notre malicieuse petite chienne Daisy, de la musique de Tom Waits, des grasses matinées du dimanche, et de bien d’autres choses encore.

Il est donc clair que, quel que soit ce qu’on entend par amour, ce terme recouvre une large gamme d’émotions et de types d’expériences diverses. Bien évidemment, je ne suis pas le premier à faire ce constat. Dès les années 1970, le psychologue John Allan Lee a identifié six différents “styles” d’amour, à partir de l’étude d’autres langues, en particulier les lexiques classiques du grec et du latin qui recèlent une variété de termes spécifiques pour décrire différents types de sentiments amoureux.


John Lee a identifié trois formes primaire d’amour : éros, qui désigne la passion et le désir, ludus, pour les types d’affection ludiques ou le flirt, et storgē, pour l’amour familial, lorsque l’on prend soin de quelqu’un comme un enfant ou un compagnon. Lee élabore ensuite sa théorie en procédant à l’association de ces bases primaires entre elles, pour aboutir à des archétypes secondaires : Ludus et storgē forment pragma, l’amour “pragmatique” qui caractérise un type de relation raisonnable et rationnelle, basée sur le long-terme. Si on conjugue eros et ludus, on obtient mania, un style d’attachement marqué par la possessivité, la dépendance, et des relations intimes instables, tandis que la combinaison d’eros et storgē forme l’agápē, amour inconditionnel et désintéressé.

Cette analyse est intéressante mais néanmoins incomplète. En effet, elle concerne presque uniquement des relations de type “romantique” et exclut les nombreux autres sentiments qui entrent dans la sphère de ce qu’on peut néanmoins nommer amour.

Les mots intraduisibles

J’ai décidé d’approfondir mes recherches pour élaborer un projet de lexicographie destiné à collecter des mots définis comme “intraduisibles” dans le domaine du bien-être. Ce corpus, en cours d’élaboration, compte actuellement près de mille mots. Ces termes permettent de mettre en lumière des phénomènes qui, dans nos propres cultures, ont été soit survolés soit sous-estimés. (Je développe cette thématique dans deux livres, l’un explore une partie de ces mots-clés, l’autre est ouvrage de type universitaire proposant une analyse de cette lexicographie)*. Sur la thématique de l’amour, ces mots intraduisibles nous offrent la possibilité d’appréhender l’incroyable variété des émotions et des liens, qui en anglais, sont exprimés par le mot “love”.

Cette enquête m’a permis de recenser des termes ou expressions provenant d’une cinquantaine de langues différentes (ce qui, évidemment, laisse encore beaucoup de marge pour de futures découvertes linguistiques). J’ai procédé à une analyse thématique en regroupant les mots en quatorze catégories qui expriment des différentes “saveurs” de l’amour. Certaines langues sont particulièrement prolifiques sur le sujet, et comportent une vaste gamme lexicale, comme par exemple le grec, qui bat les records avec le plus grand nombre de termes existants pour décrire ce concept.

Aussi, pour conserver une vision poétique, j’ai décidé de donner à chaque catégorie une appellation d’origine grecque. J’ai choisi d’utiliser le terme de “saveur” car je ne souhaitais pas étiqueter ces relations sous une appellation figée et définitive. Les liens amoureux peuvent tout à fait être le résultat d’un mélange de ces saveurs, et ce goût unique est susceptible d’évoluer dans le temps.

Les quatorze saveurs de l’amour

Quelles sont donc ces différentes saveurs ? Les trois premières ne concernent pas les relations interpersonnelles mais décrivent l’attirance et même la passion que nous pouvons avoir pour certaines activités (meraki), certains lieux (chōros) et objets (éros). Il est important de comprendre que cette utilisation du terme eros reflète celle de l’époque classique de la Grèce Antique, où ce mot était souvent employé dans un contexte d’appréciation esthétique plutôt que pour décrire des sentiment amoureux. On constate effectivement que ces dénominations peuvent, à l’image de l’amour, évoluer de différentes manières.

Chacune de ses saveurs est composée d’un mélange de termes issus de différents langages. Par exemple la connection que l’on peut ressentir avec un lieu précis, désignée par le terme chōros, se retrouve dans des concepts comme “turangawaewae”, “cynefin” and “querencia”, mots issus respectivement du maori, du gallois et de l’espagnol. Ils évoquent tous la sensation d’avoir un lieu qui soit le nôtre sur cette planète, un endroit où nous nous sentons en sécurité et “chez nous”.

En ce qui concerne les relations d’amour entre les personnes, on peut tout d’abord en identifier trois premières qui ne sont pas liés à des sentiments de type amoureux mais qui décrivent l’affection et la loyauté que nous pouvons ressentir pour notre famille (storgē), nos amis (philia) et pour nous-même (philautia). Puis, pour catégoriser les sentiments de type “romantique” le psychologue John Lee discerne les notions de pragma, mania, and ludus mais aussi le désir et la passion de l’epithymia, et enfin l’amour inéluctable et inaltérable de l’anánkē.

Là encore, on peut rattacher à ces dénominations des mots qui existent dans différents langages. Par exemple, on retrouve l’esprit de l’anánkē dans le mot japonais “koi no yokan”, qui exprime une sorte de prémonition amoureuse ressentie lors d’une première rencontre, où il nous semble que nous allons fatalement tomber amoureux. Le terme chinois “yuán fèn” exprime de manière similaire une affinité impérieuse et prédestinée.

Enfin, les trois dernières catégories évoquent un type d’amour désintéressé et transcendant dans lequel l’amoureux met de côté ses propres besoins et préoccupations : c’est l’amour compassion de type “agápē”, mais aussi la révélation soudaine qui nous relie à une “conscience collective”, par exemple lorsque nous sommes émotionnellement emportés par une dynamique de groupe (koinonia), ou encore la dévotion emplie de respect que portent les pratiquants d’une religion à une déité qu’ils vénèrent (sebomai).

Les manières d’aimer et d’être aimé sont donc innombrables. Votre compagnon et vous-même pouvez tout à fait ressentir l’epithymia, la pragma, ou l’anánkē, mais aussi, en alternance ou bien simultanément, vivre des instants rares emplis de storgē, d’agápē and de koinonia. Une amitié profonde peut, quant à elle, nous donner l’occasion d’ expérimenter un mélange de pragma, storgē, agápē et anánkē. Nous ressentirons alors un lien profond, et une connection indéfectible, comme si cette rencontre était prédestinée.

Cette liste n’est toutefois qu’une entrée en matière, et bien d’autres saveurs restent encore à découvrir. Il est donc très rassurant de se dire que, même si nous ne sommes pas amoureux fou comme les héros des films hollywoodiens, nous pouvons avoir le bonheur de rencontrer, au cours de notre vie, d’autres précieuses formes d’amour susceptibles nous donner des ailes.

* * *

* Ouvrages de Tim Lomas (en anglais uniquement):
The Happiness Dictionary: Words from Around the World to Help Us Lead a Richer Life (juin 2018, Piaktus)
Translating Happiness: A Cross-Cultural Lexicon of Well-Being (avril 2018, MIT Press)

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