Les émotions intraduisibles

De « gigil » à « wabi-sabi » et « tarab », beaucoup de mots étrangers utilisés pour exprimer des émotions n’ont pas d’équivalent en anglais (ou en français*).
Apprendre à identifier et cultiver ces expériences nous aiderait à nous épanouir et à mieux réussir dans la vie .

Par David Robson
Article intégral traduit de l’anglais – paru le 26 janvier 2018 sur BBC Future

Vous êtes-vous déjà senti confusément mbuki-mvuki, avec cette envie irrépressible de vous débarrasser de vos vêtements pendant que vous dansez ? Ou peut-être un peu kilig – ce mélange de nervosité et de papillons dans le ventre lorsque vous parlez à quelqu’un qui vous plait ? Ou encore uitwaaien – qui résume en un mot les vertus revitalisantes d’une ballade en plein vent ?


Ces mots – qui viennent du bantou, du tagalog et du hollandais – n’ont pas d’équivalent direct en anglais (ni en français*) mais ils décrivent des expériences émotionnelles très précises délaissées dans nos langages. Et si le projet mené par Tim Lomas à l’université de East London aboutit, ces termes pourraient bientôt gagner en notoriété.

L’objectif du projet de lexicographie positive de Tim Lomas est de capturer les multiples saveurs des sensations agréables qui existent de par le monde (et certaines d’entre eux ont un goût nettement doux-amer), en espérant pouvoir commencer à les introduire dans nos vies quotidiennes. La langue anglaise a déjà emprunté à d’autres pays certains termes pour décrire des émotions – comme « frisson » en français, ou « schadenfreude » en allemand – mais beaucoup d’autres mots n’ont pas encore réussi à se glisser dans le vocabulaire anglais. Lomas a déjà identifié des centaines d’expériences « intraduisibles », et il en est juste au début de ses recherches.
Il espère que l’apprentissage de ces mots nous permettra d’avoir une compréhension de nous-mêmes plus riche et plus nuancée. « Ils nous permettent de voir le monde d’une manière très différente ».

Lomas explique que qu’il a eu l’idée de ce projet après une conférence sur le concept de sisu, qui, en finnois, décrit une sorte de «détermination extraordinaire à affronter l’adversité». D’après les conférenciers finlandais, les notions de «ténacité», «persévérance» ou «résilience» de la langue anglaise étaient trop éloignées et ne décrivaient pas assez précisément la force intérieure suggérée par ce terme dans sa langue d’origine. C’était un mot intraduisible dans le sens ou aucun équivalent direct ou simple du vocabulaire anglais ne permettait d’en saisir la signification profonde.
Intrigué, il a commencé à rechercher d’autres exemples, en passant en revue les travaux universitaires et il a demandé à toutes les personnes parlant une langue étrangère qu’il connaissait de lui transmettre leurs propres suggestions. Les premiers résultats de ce projet ont été publiés l’année dernière dans le «Journal of Positive Psychology».

Beaucoup de termes répertoriés désignent des sensations positives extrêmement spécifiques, qui sont souvent liées à des circonstances très précises :

Desbundar (portugais) – se débarrasser de sa timidité et de ses inhibitions en faisant la fête.
Tarab (arabe) – un état mêlé d’extase et d’enchantement provoqué par la musique.
Shinrin-yoku (japonais) – un état de relaxation après un bain de forêt, au sens propre comme au figuré.
Gigil (Tagalog) – un besoin irrépressible de pincer ou serrer contre soi quelqu’un que vous aimez ou que vous adorez.
Yuan bei (chinois) – un sentiment d’accomplissement complet et total
Iktsuarpok (inuit) – l’anticipation ressentie lorsqu’on attend quelqu’un et que l’on passe son temps à aller vérifier dehors si cette personne est arrivée.

D’autres mots, en revanche, reflètent des expériences plus complexes à la saveur douce-amère, et qui pourraient être salutaires pour notre développement et notre épanouissement global.

Natsukashii (japonais) un lien nostalgique avec le passé où se mêle le bonheur lié aux souvenirs heureux, et la tristesse que ces moments ne soient plus.
Wabi-sabi (japonais) – le sublime, sombre et patiné, lié à l’essence éphémère et imparfaite de la beauté.
Saudade (portugais) – élan mélancolique ou nostalgique pour une personne ou un lieu qui est lointain dans le temps ou l’espace, une mélancolie irrationnelle pour quelque chose qui n’existe peut-être même pas.
Sehnsucht (allemand) « une nostalgie existentielle », un désir intense d’atteindre quelque chose d’autre dans sa vie, même s’il s’agit d’états intérieurs ou d’accomplissements inaccessibles.

En complément de ces termes décrivant des émotions, la lexicographie proposée par Lomas définit également les caractéristiques et comportements personnels qui pourraient être déterminants pour notre bien être à long-terme, et pour nos interactions avec les autres.

Orenda (huron) : la volonté considérable de l’être humain déterminé à changer le monde face à des forces puissantes tel le destin

Mais l’étude de ces termes ne présente pas uniquement un intérêt scientifique. Lomas émet l’hypothèse que le fait de se familiariser avec ces mots peut en réalité provoquer un changement de ressenti intérieur, en attirant notre attention sur des sensations fugaces que nous avons longtemps laissées de côté.

« Dans le flux de notre conscience, ce remous fait de différents sentiments et émotions liés à nos sensations, il y a tellement d’éléments à traiter que nous en perdons une grande partie, explique Lomas. Les sentiments que nous remarquons sont ceux que nous avons appris à reconnaître et à nommer – mais il y en a beaucoup d’autres dont nous n’avons même pas conscience. C’est pourquoi je pense que, si nous avons connaissance de ces nouveaux mots, ils peuvent nous aider à structurer des pans entiers d’expérience que nous avions juste vaguement remarqués. »

Comme preuve, Lomas renvoie aux travaux de Lisa Feldman Barrett de la Northeastern University, qui ont démontré que notre capacité à identifier et nommer nos émotions peut avoir des répercussions considérables.

Elle a entrepris ces recherches après avoir observé que certaines personnes utilisent des mots interchangeables pour décrire leurs émotions, alors que d’autres individus sont extrêmement précis dans leurs descriptions. « Certains utilisent des mots comme anxieux, effrayé, en colère, dégoûté pour décrire un état affectif général lorsqu’ils se sentent mal », explique-t-elle. « Pour eux, ces termes sont des synonymes, alors que pour d’autres personnes, il s’agit de sentiments bien distincts, avec des actions spécifiques associées à chacun d’entre eux ».

Cette aptitude est appelée «granularité émotionnelle», et elle est généralement mesurée en demandant aux participants d’évaluer leurs sentiments chaque jour, pendant quelques semaines ; puis la chercheuse calcule les variations et nuances contenues dans ces compte-rendus, en examinant par exemple si les termes traditionnels utilisés sont toujours identiques.

L’une de ses découvertes majeures est que ces facultés conditionnent ensuite la manière dont nous affrontons la vie. Par exemple, en étant plus à même de cerner si c’est du désespoir ou de l’anxiété que nous ressentons, nous serions plus armés pour décider de quelle manière réagir à ces sentiments, que ce soit en parlant avec un ami ou en regardant un film comique. Ou bien, comment la capacité à identifier de l’espoir au moment où l’on ressent une déception peut nous aider à chercher de nouvelles solutions à notre problème.

Ainsi, le vocabulaire des émotions est une sorte de répertoire qui nous donne la possibilité de faire appel à bon nombre de stratégies pour affronter la vie. Les personnes qui ont les meilleurs résultats en «granularité émotionnelle» sont assurément plus aptes à gérer le stress et moins susceptibles de se noyer dans l’alcool à l’annonce de mauvaises nouvelles.

Cette capacité pourrait même avoir un impact sur la réussite scolaire. Marc Brackett, de l’université de Yale, a constaté que l’apprentissage d’un vocabulaire émotionnel plus riche auprès d’enfants de 10 et 11 ans leur permettait d’obtenir de meilleurs notes à la fin de l’année, et améliorait aussi leur comportement en classe. «Plus nous développons une expérience granulaire de nos émotions, plus nous sommes en capacité de donner du sens à notre vie intérieure» déclare-t-il.

Brackett et Barett s’accordent pour dire que le projet de lexicographie positive de Lomas pourrait être un bon début de décryptage des contours subtils de notre paysage émotionnel. «Je pense que c’est utile, par exemple pour utiliser les mots et les concepts qui leur sont associés en tant qu’outils dans notre quotidien. Cela pourrait même nous amener à tenter de nouvelles expériences, ou à considérer des événements passées avec de nouvelles perspectives.»

C’est un axe de recherche que Lomas souhaiterait approfondir dans le futur. En attendant, Lomas continue à élaborer cette lexicographie, qui comptabilise plus d’un millier de termes. Parmi tous les mots qu’il a répertoriés jusque là, Lomas indique que ceux qui le font plus réfléchir sont des concepts japonais comme le Wabi-Sabi (“l’obscur, sublime et patiné” de ce qui est éphémère et imparfait). Ces notions entrent en résonance avec l’idée de trouver de la beauté dans des phénomènes marqués par le temps et imparfaits. En regardant le monde avec ces yeux, nous pourrions évoluer dans la vie d’une manière différente.

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* Note du traducteur

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