Pourquoi (et comment) désirer l’utopie ?

ou les douces-amères séductions du « Sehnsucht »

Par Tim Lomas, PhD – Maitre de conférence en psychologie positive,
University of East London.
Article intégral traduit de l’anglais – paru le 28 mars 2018 dans Psychology Today

© image : M. Vaslin

Le bien-être est souvent uniquement associé à des émotions positives et subjectivement agréables. Toutefois, les chercheurs commencent à se rendre compte qu’il est également lié à des sentiments complexes et ambivalents (1). Ils sont ambivalents au sens littéral puisqu’ils mêlent des qualia* à connotation positive ou négative, dans un entrelacement complexe de lumière et d’ombre. Dans ce sens, on peut considérer le bien-être comme un processus dialectique (la dialectique étant dans ce contexte une relation dynamique entre des éléments opposés).

Prenons le désir comme exemple de paradigme. Il peut effectivement être considéré comme la définition même de l’ambivalence, puisqu’il représente un mélange d’émotions primaires de bonheur et de tristesse (2). D’une manière un peu plus poétique, on le décrit comme un état émotionnel empreint de douceur mélancolique. (3). Lorsque nous nous languissons, que nous désirons, nous sommes séparé de la personne ou de la chose qui est l’objet de ce désir, ce qui entraîne de la tristesse. Toutefois, la possibilité existe, même si elle est faible, que notre rêve devienne réalité.
Par ailleurs, le désir nostalgique est teinté d’une sorte de douceur attirante, puisque d’une certaine manière son objet est encore présent, et qu’il illumine notre mémoire et notre imagination.

La seconde vague de psychologie positive

Récemment, les chercheurs ont commencé à approfondir cette notion de bien-être en tant que phénomène dialectique. Mes collègues et moi-même faisons référence à ce travail sous le terme de « seconde vague de psychologie positive »

Initialement, le champ de la psychologie positive était défini par l’intérêt porté aux qualités et aux expériences positives. Toutefois, cette nouvelle vague de recherche développe une approche critique de ces notions mêmes de positif et de négatif, d’où son appellation. Ces études prennent en compte la possibilité contre-intuitive que les sentiments clairement dysphoriques**, comme la tristesse ou l’ennui, peuvent être propices au bien-être (5).

Plusieurs principes dialectiques peuvent être identifiés au cœur du bien-être.

D’une part, il peut être difficile de définir un phénomène de manière catégorique comme positif ou négatif, puisque ce type d’appréciation est généralement lié à un contexte. Par exemple, pleurer lorsque que quelqu’un qu’on aime s’en va est une manière d’exprimer de la tristesse, alors que des larmes de joie lors de retrouvailles expriment un bonheur intense.
De plus, il existe de nombreux états émotionnels simultanément positifs et négatifs. Prenons l’exemple suprême de l’amour. Dans ce type de connection émotionnelle, les doux sentiments d’intimité et d’affection sont souvent mêlés à des angoisses et des peurs (par exemple, au sujet du bien-être de l’être aimé, et au sujet de la relation en elle-même).
Enfin, ces éléments d’ombre et de lumière sont souvent profondément connectés entre eux, voire même co-dépendants. Par exemple, le fait même d’aimer quelqu’un est en même temps à l’origine de l’attention profonde que nous lui portons mais aussi de nos inquiétudes intenses à son sujet. Et inversement, c’est cette même inquiétude qui nous remplit de joie lorsque ceux que nous aimons sont épanouis et heureux. Ce sont les deux facettes de la même réalité. Comme le résume cette citation attribuée à Francis Bacon «La lumière ne peut briller de tout son éclat qu’en présence d’obscurité».

source : pxhere.com

L’intérêt de la dialectique

Ainsi, le bien-être n’est pas uniquement constitué de sentiments emplis de chaleur et de soleil, il en contient d’autres plus complexes et ambivalents. Toutefois, il peut être difficile d’apprécier ce type de sensations, en particulier dans nos cultures occidentales, qui, historiquement, sont moins sensibles à la portée des phénomènes dialectiques (comparativement aux cultures orientales). (6) Nous avons donc beaucoup à apprendre en étudiant la manière dont d’autres cultures se sont appropriées ces questions de dialectique.

Une voie d’exploration consiste à étudier leurs « mots intraduisibles » (c’est-à-dire les mots pour lesquels il n’existe par d’équivalent exact dans notre propre langue). Ces mots mettent en relief des phénomènes qui ont été soit survolés, soit sous-estimés dans notre propre culture. C’est ainsi que j’ai créé une lexicographie positive à partir de tous ces termes, en particulier ceux qui ont trait au bien-être, thématique que j’explore dans deux nouveaux ouvrages (voir la biographie pour plus de détails).

Mon projet corrobore l’idée que les cultures orientales ont une compréhension poussée de la dialectique, comme dans l’exemple de la notion de yin-yang. Toutefois, les langues occidentales sont aussi capables d’exprimer de manière subtile des appréciations dialectiques, notamment sur le thème du désir, archétype de l’émotion ambivalente.

Un lexique du désir

La lexicographie comporte un grand nombre de termes qui expriment différentes variétés de désir, dont un certain nombre sont issus de langages européennes. Un exemple typique est la langue allemande, qui dispose d’une grand richesse de termes associés. Pour commencer, on trouve l’expression bien connue «Wanderlust». Bien que, littéralement, ce mot désigne une envie de se promener ou d’errer, sa signification a évolué pour décrire une envie de voir du pays sans qu’il s’agisse d’un endroit spécifique (7). De même, «Fernweh» combine la peine ou le chagrin (Weh) avec l’éloignement (Fern) et évoque «l’attrait irrépressible des contrées lointaines» (8). Il peut s’agir d’un endroit qui nous manque et pour lequel nous nous languissons, comme notre terre natale, ou bien, de manière plus allusive, ce ressenti peut également s’appliquer à des endroits que nous n’avons pas encore visités.

Un autre terme particulièrement intéressant est «Sehnsucht». Souvent traduit par « aspiration vitale», son étymologie est explicite puisqu’elle fait référence à une envie ou une forme de dépendance liée au désir. Il ne s’agit pas d’une focalisation sur une personne ou un lieu en particulier, mais plutôt une prédisposition générale à ressentir un désir ardent, une propension à la rêverie utopique. Ce concept est également intéressant dans le sens où, contrairement à beaucoup d’autres termes de la lexicographie que j’ai élaborée, il a été étudié par le biais d’analyse factorielle. (9). On a découvert qu’il comprenait six composants : une notion utopique de développement personnel ; une compréhension intuitive de la nature imparfaite de la vie ; une attention mêlée pour le passé, le présent et le futur ; des émotions ambivalentes et douces-amères ; une tendance à réfléchir profondément ; et une vie spirituelle imprégnée de richesse symbolique. Il semble que cette combinaison caractérise la nature de ce désir diffus et global, un état d’esprit rêveur à la saveur « douce-amère ».
Et je suis persuadé que beaucoup d’entre nous ont déjà expérimenté cet état, même si nous manquions jusque là du mot pour l’exprimer.

Références

[1] Lomas, T. (2018). The value of ambivalent emotions: A cross-cultural lexical analysis. Qualitative Research in Psychology. doi: 10.1080/14780887.2017.1400143
[2] O. Holm, E. Greaker, and A. Strömberg, « Experiences of Longing in Norwegian and Swedish 4- and 5-year-old Children. » The Journal of Psychology 136, no. 6 (2002): 608-612, 608
[3] B. Feldman, « Saudade: Longing and Desire in the Brazilian Soul. » The San Francisco Jung Institute Library Journal 20, no. 2 (2001): 51-56, 51.
[4] Lomas, T., & Ivtzan, I. (2016). Second wave positive psychology: Exploring the positive-negative dialectics of wellbeing. Journal of Happiness Studies, 17(4), 1753-1768.
[5] Lomas, T. (2016). The Positive Power of Negative Emotions: How to harness your darker feelings to help you see a brighter dawn. London: Piatkus.
[6] Nisbett, R. E., Peng, K., Choi, I., & Norenzayan, A. (2001). Culture and systems of thought: Holistic versus analytic cognition. Psychological Review, 108(2), 291-310.
[7] T. Sager, ‘Freedom as mobility: implications of the distinction between actual and potential travelling’. Mobilities 1, no. 3 (2006): 465–488.
[8] B. Gabriel, ‘The unbearable strangeness of being: Edgar Reitz’s Heimat and the ethics of the Unheimlich’, in Postmodernism and the Ethical Subject, ed. B. Gabriel and S. Ilcan (New York: McGill-Queen’s University Press, 2004), 149–202, at 155.
[9] S. Scheibe, A.M. Freund, and P.B. Baltes, « Toward a Developmental Psychology of Sehnsucht (Life Longings): The Optimal (Utopian) Life. » Developmental Psychology 43, no. 3 (2007): 778-795, 779.

*qualia : « Les qualia (singulier : quale) sont les propriétés qualitatives de ceux de nos états mentaux qui sont conscients au sens de la conscience phénoménale. Une sensation visuelle de rouge, une sensation olfactive de jasmin, une expérience de douleur dans la jambe, sont des exemples d’états phénoménalement conscients – que l’on nomme également « expériences conscientes ». Ces états sont dotés de qualia. Les qualia sont les qualités spécifiques ressenties lors de chacun de ces épisodes mentaux, qui déterminent l’effet que cela fait pour le sujet d’être dans ces états. C’est en vertu des qualia de ces états que cela ne fait pas le même effet de voir du rouge et de voir du bleu, ou encore de sentir du jasmin et de sentir du poivre. On parle d’un quale de bleu, d’un quale de rouge, d’un quale de douleur, pour référer à ces qualités ressenties spécifiques ». (Source : encyclo-philo.fr)
** dysphorique : caractérisé par une humeur oscillant entre tristesse et excitation. (Larousse)
NB : définitions ajoutées dans ta traduction pour la compréhension du texte

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