L’appel de l’inconnu

Une exploration de notre soif d’aventure

Par Tim Lomas, PhD – Maitre de conférence en psychologie positive
University of East London.
Article intégral traduit de l’anglais – paru le 27 juin 2018 dans Psychology Today

source : Tour Aquila

Les vacances d’été sont presque là. Pour nombreuses personnes – celles qui en ont les moyens et le désir – cette période est teintée d’un frisson d’anticipation puisque les projets de voyage et aventure sont attendus avec impatience. Finalement, « partir » en vacances est devenu une idée presque commune de nos jours, même pour une simple et brève échappée le temps de week-end. Bien sûr le style de ces voyages a de multiples facettes. Pour des gens qui vivent dans des pays comme le Royaume-Uni, avec ses rares éclaircies et la pluie qui menace les pique-niques, l’éventualité de profiter d’une dose de chaleur et de soleil est évidemment tentante. L’idée est d’autant plus attirante si on y ajoute la possibilité de se relaxer dans un environnement agréable.

Mais à ces raisons, plus liées à la satisfaction et à la recherche de plaisir, s’ajoute une force mystérieuse et puissante souvent sous-estimée – l’appel de l’inconnu. Habituellement les êtres humains apprécient ce qui est prévisible et stable, du moins jusqu’à un certain point (du moment que ce n’est pas trop ennuyeux ou étouffant)(1). Nous sommes pour la plupart des êtres d’habitude et de routine (même si bien sûr les gens peuvent avoir des tempérament différents). Mais pas toujours. Nous avons aussi un besoin profond de prendre le contre-pied de cette stabilité avec des périodes de nouveauté et de changement, un besoin de tester nos limites et d’élargir nos horizons. Et c’est peut-être cette raison, plus que tout le reste – au-delà des pensées de soleil, de sable et de mer – qui motive notre désir de voyager vers de nouvelles contrées.

Source : Pixabay

L’appel des contrées lointaines

De tout le temps, les hommes ont rêvé de s’alléger de leur fardeaux et de leurs responsabilités, et de s’envoler vers des destinations lointaines. Cette séduisante idée d’évasion est baignée toute entière de visions romantiques faite d’aventures exotiques, de possibilités infinies, et d’occasion de se réinventer et de repartir à zéro. Pour certaines personnes en particulier, à certains moments particuliers, ces rêves peuvent revêtir la forme d’une aspiration profonde liée à un puissant désir d’inconnu. Ces sortes de besoins impérieux ont un nom, même si ce terme n’est pas forcément connu dans la langue anglaise (ni française- NdT) : Fernweh.

C’est un terme un peu familier car il s’agit d’un mot allemand « intraduisible » pour lequel il n’existe pas d’équivalent précis en anglais – l’anglais a un vide sémantique à ce niveau et que c’est ce qui rend le terme intraduisible (2). J’ai mené des recherches récentes (en tant que chercheur en psychologie positive) sur ce type de mots, en particulier sur ceux qui ont trait au bien-être. Le résultat est une lexicographie positive évolutive que j’explore dans deux nouveaux livres (voir la biographie pour plus de détails).
De tels mots ont une grande importance, car il sont la représentation de phénomènes qui ont été négligés ou bien sous estimés dans certaines cultures mais qui ont été reconnus dans d’autres.

Dans ce cas précis, la langue allemande combine ingénieusement la peine ou le chagrin (Weh) avec l’éloignement (Fern). Cette terminologie fait donc référence à « l’attrait irrépressible des contrées lointaines. »(3) Il peut s’agir de n’importe quel endroit qui nous manque et pour lequel nous nous languissons, y compris notre terre natale. Mais, de manière plus allusive, cet idée peut également s’appliquer à des pays inconnus, comme une sorte d’étrange « mal du pays » ressenti pour un endroit que nous n’avons pas encore visité. Dans ce sens, la signification peut être le contraire du mot Heimweh (le mal du pays « classique »). En effet, beaucoup de personnes peuvent faire l’expérience de ces deux émotions ressenties l’une juste après l’autre ou même simultanément – un désir d’aventure et en même temps un manque ressenti pour le doux confort de là où nous sommes « chez nous » (4).

D’autres mots dans la langue allemande correspondent à ce type de désir ou d’aspiration. Il existe bien sûr le terme apparenté de Wanderlust, entré dans la langue anglaise comme un mot d’emprunt. Littéralement il dénote une envie (Lust) de se promener ou d’errer (Wander), plus que de l’idée vagabonder. Toutefois sa signification a évolué pour décrire une envie de voir du pays sans qu’il s’agisse d’un endroit spécifique (5). Même si ce terme est empreint de romantisme et d’enthousiasme, il a également une tonalité mélancolique qui reflète une insatisfaction générale à propos de la situation actuelle. Après tout, si tout allait bien, aurions-nous le désir d’être ailleurs ?

source : Pixabay

La puissance du désir

Certes nous aimons laisser notre regard se perdre face à l’horizon, et nous apprécions la séduisante promesse de l’aventure, même si ces sentiments sont fondamentalement ambivalents et doux-amers. On pourrait même considérer que ces émotions font partie intégrante d’une vie remplie et épanouie. Cette manière de voir les choses peut sembler contradictoire avec des postulats de sens commun lorsqu’on évoque le bien-être, car il est courant de l’associer uniquement à des émotions positives et subjectivement agréables. Et d’ailleurs, c’est cette perspective qui a déterminé dans une large mesure le domaine de mes recherches en psychologie positive, d’où son nom.

Toutefois, des recherches universitaires plus récentes ont commencé à démontrer que l’épanouissement pouvait également induire des émotions plus complexes et ambivalentes (6). Mes collègues et moi-même faisons référence à ce travail sous le terme de « seconde vague de psychologie positive » (7). Initialement, la base de la psychologie positive était l’intérêt porté aux qualités et aux expériences positives. Le succès de cette théorie a été de mettre en évidence leur importance. Néanmoins, une fois ces bases établies, les chercheurs ont pu développer une approche critique de ces notions mêmes de positif et de négatif. Cette approche inclut la possibilité – qui semble paradoxale – que les sentiments à connotation négative comme la tristesse ou l’ennui peuvent en réalité avoir un rôle positif dans l’épanouissement de l’individu.

Indéniablement, c’est aussi le cas pour des sentiments ambivalents comme ce désir nostalgique qui s’exprime dans des termes comme Fernweh et Wanderlust. En effet, le désir est la définition même d’une ambivalence, un mélange d’émotions primaires de bonheur et de tristesse. (9). De manière plus précise, il a été décrit comme « un état émotionnel teinté de douceur mélancolique » (10). La mélancolie réside dans le triste constat que nous sommes séparés de ce que nous aimons. Mais nous espérons trouver une douceur irrésistible dans la perspective salvatrice de réussir à être (ré)unifié.

Source : Comfreak / Pixabay

Réfléchissez à la valeur de ce type de sensibilité. C’est la caractéristique des rêveurs, de ceux qui vagabondent, des poètes et des artistes. C’est le terreau qui fait émerger des visions utopiques de mondes meilleurs, et qui donne le désir de s’employer à leur donner corps. C’est ce qui sous-tend les philosophies et les politiques de progrès et d’évolution. Et c’est cette énergie que nous déployons au moment où nous préparons nos vacances et que nous mettons les voiles pour des pays lointains. Nous ressentons l’appel de la nouveauté, de l’étrange, de l’inconnu. Nous n’en comprenons pas toujours les raisons, mais nous sentons confusément que l’aventure peut nous sauver, nous changer et nous élever d’une manière vitale que nous sommes incapable de prédire. Nous voyageons dans l’espoir et c’est une très bonne chose.

References

1] Florence, A. C. (2000). The Concepts of Habit and Routine: A Preliminary Theoretical Synthesis. The Occupational Therapy Journal of Research, 20(1_suppl), 123S-137S.
[2] Lehrer, A. (1974). Semantic fields and lexical structures. Amsterdam: North-Holland Publishing Co.
[3] B. Gabriel, ‘The unbearable strangeness of being: Edgar Reitz’s Heimat and the ethics of the Unheimlich’, in Postmodernism and the Ethical Subject, ed. B. Gabriel and S. Ilcan (New York: McGill-Queen’s University Press, 2004), 149–202, at 155.
[4] R. Diriwächter, ‘Heimweh or homesickness: a nostalgic look at the Umwelt that no longer is’, in Relating to Environments: A New Look at Umwelt, ed. R.S. Chang (Charlotte, NC: Information Age Publishing, 2009), 163–184.
[5] T. Sager, ‘Freedom as mobility: implications of the distinction between actual and potential travelling’. Mobilities 1, no. 3 (2006): 465–488.
[6] Lomas, T. (2018). The value of ambivalent emotions: A cross-cultural lexical analysis. Qualitative Research in Psychology. doi:10.1080/14780887.2017.1400143
[7] Lomas, T., & Ivtzan, I. (2016). Second wave positive psychology: Exploring the positive-negative dialectics of wellbeing. Journal of Happiness Studies, 17(4), 1753-1768.
[8] Lomas, T. (2016). The Positive Power of Negative Emotions: How to harness your darker feelings to help you see a brighter dawn. London: Piatkus.
[9] O. Holm, E. Greaker, and A. Strömberg, « Experiences of Longing in Norwegian and Swedish 4- and 5-year-old Children. » The Journal of Psychology 136, no. 6 (2002): 608-612, 608.
[10] B. Feldman, « Saudade: Longing and Desire in the Brazilian Soul. » The San Francisco Jung Institute Library Journal 20, no. 2 (2001): 51-56, 51.

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