De quelle forme est notre bien-être subjectif ?

Une nouvelle étude explore les contours
métaphysiques du bonheur

Par Tim Lomas, PhD – Maitre de conférence en psychologie positive 
University of East London.
Article intégral traduit de l’anglais – paru le 12 avril 2019 dans Psychology Today

source : The Happy Words Project by Tim Lomas

Il est courant et cependant curieux d’observer que, lorsque les gens décrivent leur état mental, ils utilisent souvent des métaphores spatiales – on dit que notre moral monte ou baisse par exemple. Effectivement, depuis le travail d’avant-garde de George Lakoff and Mark Johnson dans les années 80 [1], on sait que notre manière conceptuelle d’appréhender la vie est très largement métaphorique. Pas complètement bien sûr : il existe aussi des concepts non métaphoriques directement issus de notre expérience corporelle, comme par exemple : (a) L’orientation spatiale (en haut-en bas, proche-éloigné) ; (b) les concepts ontologiques (la substance, le contenant) ; et (c) les expériences structurées (manger, se déplacer). Fondamentalement, ces concepts non métaphoriques sont à la base d’un système extrêmement riche et complexe de concepts métaphoriques. De fait, les expériences sensori-motrices liées à notre manière d’ «être-dans-le-monde» génèrent de nombreux concepts non métaphoriques (comme par exemple l’orientation dans l’espace) qui ensuite deviennent des outils conceptuels nous aidant à comprendre des expériences et des idées plus abstraites.

Ces types de concepts métaphoriques peuvent être classés en trois catégories principales (à partir des trois catégories non métaphoriques).
Premièrement les métaphores d’orientation ; par exemple nous pouvons penser de manière abstraite aux phénomènes de montée et de descente (« le niveau de bonheur devient plus élevé ») ou évaluer des phénomène en les reliant d’une manière qui leur donne sens (« elle a un pouvoir sur moi »).
Deuxièmement, les métaphores ontologiques, qui impliquent que l’on confère une existence ou que l’on « donne corps » à un phénomène, comme par exemple utiliser le concept d’un contenant pour décrire l’esprit (« empli de pensées »).
Troisièmement, les métaphores structurelles, lorsque l’on décrit des activités abstraites (comme par exemple la compréhension) en utilisant des termes plus concrets (la perception), ce qui aboutit à des expressions du type « je vois ce que tu veux dire », et l’utilisation de notions telles que « mon point de vue ».

Marc Chagall

La nature métaphorique du bien-être

Ce processus qui consiste à créer des concepts à partir de métaphores s’applique à chacune de nos expériences, y compris notre bien-être.

Les métaphores d’orientation les plus répandues sont probablement les métaphores verticales avec les termes « haut » ou « bas » associés respectivement à des effets positifs et négatifs. [2] Une hypothèse pour expliquer ces associations est que les états mentaux positifs sont généralement liés à une position debout et énergique tandis que les états mentaux négatifs sont associés à la léthargie. (Toutefois la direction vers le haut n’est pas toujours valorisée. Ainsi, dans le domaine de la connaissance par exemple, « inconnu » se positionne plutôt vers le haut (on dit que quelque chose est « dans l’air » lorsqu’une situation n’est pas encore totalement identifiée), alors que l’adjectif « connu » est plutôt positionné vers le bas – en anglais « the matter is settled » signifie que la question est tranchée, le sujet est réglé ; l’explication est peut-être qu’il est plus facile de décrire la position d’un objet ou de l’attraper lorsqu’il est par terre plutôt qu’en hauteur.)

Lorsqu’on utilise des métaphores ontologiques, on évoque couramment des propriétés comme la lumière et la chaleur, la première étant associée avec le bonheur, la deuxième avec la colère. [3]

Enfin des métaphores structurelles sont utilisées par des personnes lorsqu’elles décrivent un déplacement rapide d’un endroit à un autre (« j’ai été transporté »), et ces expressions recoupent souvent des métaphores d’orientation (je me sens « tiré vers le haut », je ressors « grandi » d’une expérience) [4].

Toutefois, la représentation métaphorique du bien-être reste un domaine insuffisamment exploré. Les quelques analyses qui traitent de ce sujet le font de manière sélective (en se concentrant sur une métaphore précise) ou bien y font simplement référence sans s’y attarder (par exemple dans une discussion plus large sur le thème des métaphores). Des recherches plus approfondies sur ce sujet font donc défaut.

J’ai souhaité par conséquent explorer de manière plus précise les constructions métaphoriques spatiales liées au bien-être. Pour ce faire, je me suis concentré spécifiquement sur des travaux universitaires. J’ai basé mes analyses sur les textes de deux journaux traitant du domaine du bien-être : le British Journal of Clinical Psychology, et le Journal of Positive Psychology. J’ai analysé le contenu de 28 articles publié dans les éditions les plus récentes – au moment de l’analyse – de ces deux revues. Dans ces textes, les métaphores ont été identifiées, comptabilisées et codifiées selon leur valeur (positive, négative ou neutre). Cette méthodologie m’a permis d’identifier quatre types principaux de métaphores : (a) la verticalité, (b) l’horizontalité, (c) la configuration (incluant la taille et la forme) et (d) la dynamique (ce qui est lié au mouvement). Cette étude a permis de faire ressortir d’intéressantes modélisations de valeurs, décrites dans la suite de cet article, et qui viennent d’être publiées dans le Journal of Positive Psychology.[5]

La verticalité

Les associations entre bien-être et verticalité sont nombreuses. Les métaphores relatives à la position en hauteur ont beaucoup plus de probabilité d’être associées à une valeur positive, elles sont fréquemment utilisées pour refléter ou représenter le bien-être, avec un ratio de 2:1. Par exemple, en notant si une métaphore a une valeur positive, négative ou neutre, les ratios suivants ont été relevés : « en haut » (up) positif = 46, négatif = 22, neutre= 55 ; « au dessus » (above) 19:6:31 ; « au delà » (over) 121:68:156 ; « haut » (high) 269:117:57 ; « monter » ou « croître » (rise) 9:5:5 ; s’élever (elevate) 353: 21:4. Inversement, les métaphores indiquant un mouvement vers le bas ont une plus forte probabilité d’avoir une valeur négative.

Toutefois, on peut noter des exceptions intéressantes à cette tendance à associer mouvement vers le haut et bien-être, en particulier dans les associations généralement positives de métaphores indiquant un mouvement vers le bas comme « base », « fondation », « sol », « racine » et « profondeur », termes qui impliquent stabilité et sécurité. Ainsi, même s’il peut y avoir une association générale entre le bien-être et une dynamique vers le haut, il semble préférable qu’elle soit complétée par la sensation d’être enraciné ou ancré (« grounded » en anglais).

Un autre point intéressant est la connotation généralement positive du mot « profondeur » (dans le sens « c’est une personne qui a de la profondeur »). Dans ce cas, l’antonyme ne sera pas le terme de « hauteur », mais précisément le manque de hauteur (le vide, le creux). Ainsi, si les métaphores avec un mouvement vers le haut – comme le fait de s’élever – ont généralement une connotation positive, les métaphores associées à un mouvement vers le bas ne sont pas nécessairement négatives. Dans le cas de la profondeur, on observe que c’est le mouvement d’expansion qui est mis en valeur : que l’on décrive une expérience « optimale », « à son niveau maximum » (« peak » en anglais) ou « profonde », les expressions suggèrent une valeur ajoutée à notre monde intérieur : vaste, et disposant d’une large palette, par opposition au fait d’être « superficiel » ou « à l’étroit ».

copyrights : Nicky Leitch

L’horizontalité

L’idée d’expansion est valorisée de manière similaire dans la deuxième catégorie, l’horizontalité.
Par exemple, les ratios d’appréciation positive-négative-neutre pour « vaste » et « large » sont respectivement de 34:5:12 et de 31:6:10 (par exemple lorsque que l’on fait la distinction entre une personne décrite comme « ouverte d’esprit » ou au contraire « à l’esprit étroit », « bornée »). Ainsi, de la même manière qu’on notait une préférence pour la hauteur et et la profondeur pour les métaphores de type vertical, (les deux notions étant généralement perçues comme ayant de la valeur), on retrouve une préférence pour un monde intérieur perçu comme vaste et expansif. On observe cette tendance dans des phénomènes comme l’application de méditation « Headspace » (littéralement « espace cérébral »), qui fait allusion à une sphère mentale étendue et épurée (sans désordre).

Mais l’analyse fait ressortir des cas de figures un peu plus complexes qu’une simple préférence pour la notion d’expansivité. Des métaphores de proximité comme « près de » ou « proche » ont souvent une connotation positive, tandis que « éloigné » et « distant » ont tendance à être évalués négativement. De même, la notion de « centre » est souvent positive, à la différence des connotations souvent péjoratives des termes « périphérie » ou « bord ». Cette perception s’oppose à l’interprétation de termes comme « à la limite », « au bord » lorsqu’il s’agit de positions verticales : dans ce cas, l’idée de « pic » ou de « sommet » est généralement positive. (comme la notion d' »expérience paroxystique » de Maslow [6]). Ainsi, si la capacité d’expansion est valorisée à la fois dans les dimensions verticales et horizontales, dans le premier cas on note une appréciation marquée pour la capacité à explorer les limites de cet espace, alors que dans le second cas une position centrale est préférable.

La configuration

Les catégories de type vertical et horizontal font toutes deux références à des métaphores d’orientation. La troisième catégorie est en lien avec le second type de métaphore décrit par Lakoff and Johnson : les métaphores ontologiques. En effet, notre manière même de concevoir l’esprit utilise souvent ce type de métaphore (en le décrivant par exemple comme un contenant).

Il s’agit des métaphores relatives à la taille et à la forme. Et, là encore, on retrouve une préférence marquée pour l’idée d’expansion, à la fois en terme de taille, de croissance et d’expansion (comme par exemple la notion de croissance post-traumatique [7]). Les notions de « hauteur » et de « largeur »sont également valorisées.
Toutefois, un élément vient en légère contradiction avec la thèse qui met au premier plan l’idée d’expansion. On note un préjugé positif par rapport à l’adjectif « plein » (dans les articles qui mettent en avant la possibilité d' »emplir » son esprit de qualités comme l’espoir – en anglais littéralement « hopeful » / plein d’espoir). Des nuances intéressantes apparaissent également lorsqu’on aborde la notion de limites. La connotation était négative pour les termes « éloigné » et « distant » dans les métaphores de type «horizontal», et là encore on retrouve un préjugé péjoratif pour le terme de « limite ». Néanmoins le vocable « au delà » a généralement une appréciation positive, notamment lorsqu’il implique de dépasser des limites, comme par exemple explorer complètement les potentialités d’une personne, ou repousser plus loin les frontières de la connaissance.

Le dynamisme

Le dernière catégorie concerne le troisième type de métaphore identifié par Lakoff and Johnson, à savoir les métaphores structurelles (qui découlent d’activités structurées, comme se déplacer). Si les catégories liées à la verticalité et l’horizontalité nous aident à décrire notre monde intérieur comme un espace en trois dimensions, celle qui est liée au dynamisme nous permet d‘imaginer des mouvements à l’intérieur de cet espace (comme par exemple, être « transporté par l’émotion » – en anglais « emotionnaly moved »*). A cet égard, le mouvement en tant que tel est souvent codifié avec une valeur positive (comme dans l’expression être « ému », en anglais « moved » signifie littéralement « remué »* ), de même que le fait d’avoir une « direction ». Plus précisément, les métaphores basées sur le mouvement correspondent souvent au système binaire « approche »/ »retrait » en psychologie (comme le modèle comportemental d’activation et d’inhibition [8]). Ainsi, des métaphores comme « s’approcher de » ou « aller vers » ont généralement une valeur positive, tandis que « se retirer » ou « s’éloigner » ont une connotation négative. On note aussi une connotation positive pour les métaphores actives, qui impliquent une forme de contrôle et d’action (comme « aller de l’avant ») et un préjugé négatif pour les métaphores passives, où la manifestation de volonté dans l’action est absente (comme dans l’expression « s’en tirer », ou lorsque quelqu’un ou quelque chose est « retiré de », « enlevé de »).

© M. Vaslin

Conclusion

Globalement, le bien-être est associé à une expansivité intérieure, et une valeur positive est accordée aux métaphores verticales de hauteur et de profondeur, aux métaphores horizontales de largeur et d’ampleur, et aux métaphores de configuration telles que la taille et la croissance.
Toutefois il existe des nuances intéressantes à l’intérieur de ce schéma dominant. Par exemple, si, dans les métaphores verticales, on valorise les points qui marquent les limites (le « top » ou le « pic »), on note au contraire une préférence marquée pour une position centrale lorsqu’il s’agit d’horizontalité. De même, des métaphores exprimant le « bas » et « en bas » sont généralement négatives, alors qu’on remarque une connotation positive pour des termes comme « base ».

En résumé, on peut conclure que ce type de métaphores révèle les contours spatiaux du bien-être dans le sens où l’espace qui est décrit – étendu, avec de la hauteur, de la profondeur et de l’ampleur – peut être assimilé à la manière dont nous ressentons subjectivement le bien-être. Ou, du moins, il s’agit de l’aspect spatial de notre manière de le ressentir ; il a probablement d’autres aspects, saisis par différents types de métaphores, comme celles liées à la chaleur et à la lumière. Sur ce dernier point, il faut reconnaître que l’analyse faite dans cette étude est partielle et incomplète, et que des compléments seront apportés par des recherches plus approfondies sur d’autres types de métaphores. Toutefois, il est intéressant de noter que cette nouvelle étude met en lumière les contours spatiaux du bien-être général, en nous donnant les moyens de mieux comprendre sa dynamique subjective.

References

* NDT
[1] Lakoff, G., & Johnson, M. (1980). The metaphorical structure of the human conceptual system. Cognitive science, 4(2), 195-208.
[2] Meier, B., P., & Robinson, M., D. (2004). Why the Sunny Side Is Up: Associations Between Affect and Vertical Position. Psychological Science, 15(4), 243-247.
[3] Yu, N. (1995). Metaphorical Expressions of Anger and Happiness in English and Chinese. Metaphor and Symbolic Activity, 10(2), 59-92.
[4] Stefanowitsch, A. (2004). Happiness in English and German: A Metaphorical-pattern Analysis’. In K. Achard & S. Kemmer (Eds.), Language, Culture, and Mind (pp. 137-149). Stanford: CSLI.
[5] Lomas, T. (2019). The spatial contours of wellbeing: A content analysis of metaphor in academic discourse. Journal of Positive Psychology, 14(3), 362-376.
[6] Maslow, A. H. (1972). The Farther Reaches of Human Nature. London: Maurice Bassett.
[7] Tedeschi, R. G., & Calhoun, L. G. (2004). Posttraumatic growth: Conceptual foundations and empirical evidence. Psychological Inquiry, 15(1), 1-18.
[8] Carver, C. S., & White, T. L. (1994). Behavioral inhibition, behavioral activation, and affective responses to impending reward and punishment: The BIS/BAS Scales. Journal of Personality and Social Psychology, 67(2), 319-333.

et pour en savoir plus en français :

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